Quand le livre prend le rythme du train : Cendrars et Delaunay
En 1913, Blaise Cendrars et Sonia Delaunay font du poème un livre accordéon où la longueur du papier, les mots et les couleurs composent un même parcours.

Un livre se lit souvent page après page, dans un mouvement discret qui accompagne le regard. Avec La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, Blaise Cendrars et Sonia Delaunay donnent à cette progression une autre échelle. Publié en 1913, le poème prend la forme d’un long accordéon de papier où les mots et les couleurs avancent côte à côte. Le voyage en train raconté par Cendrars devient aussi une expérience de mise en page : le lecteur déplie, parcourt, puis replie une image qui ne tient pas dans le format ordinaire du livre.
Déplier la page, déplacer le regard
La forme accordéon transforme la lecture en geste. Au lieu de tourner une feuille pour découvrir la suivante, vous déployez progressivement une bande qui peut atteindre près de deux mètres. Cette longueur modifie la relation au texte : il n’apparaît plus comme une suite de blocs isolés, mais comme une ligne de parcours. Le regard peut avancer de gauche à droite, revenir sur une zone déjà lue ou embrasser plusieurs passages d’un seul coup. Le livre devient à la fois objet à manipuler et espace à parcourir.
Cette échelle évoque le déplacement sans chercher à reproduire le paysage aperçu depuis un wagon. La bande se déroule comme une trajectoire, mais elle reste faite de papier, de plis et de ruptures. Chaque pli introduit une petite interruption dans la continuité ; chaque ouverture fait apparaître une portion supplémentaire. Le rythme de lecture dépend alors autant des vers que de la manière dont la main libère la page. La forme ne se contente pas d’habiller le poème : elle règle une partie de son mouvement.
La couleur comme voix parallèle
Sonia Delaunay ne place pas simplement une illustration à côté du texte. Elle construit un champ de formes et de couleurs qui possède sa propre cadence. Des contrastes francs, des zones géométriques et des changements d’échelle donnent à la surface une énergie qui répond au poème sans le traduire littéralement. Le rapport texte-image repose sur une coexistence : les mots racontent une expérience, tandis que la composition colorée propose une autre manière de la ressentir.
Cette autonomie est essentielle. Si les formes se contentaient de représenter les lieux nommés dans le poème, elles réduiraient l’image à un commentaire. Ici, les couleurs créent plutôt des correspondances de rythme et d’intensité. Elles peuvent attirer l’œil vers une partie de la bande, ralentir sa progression ou établir un contrepoint avec les lignes imprimées. La hiérarchie visuelle n’est donc pas entièrement fixée par la typographie : elle se partage entre la lecture des mots et la perception immédiate des masses colorées.
Une composition qui se lit dans le temps
Le livre met en jeu deux façons de regarder. À courte distance, on suit les lignes, les mots et les plis ; à quelques pas, la bande apparaît comme une composition continue, traversée par des accents de couleur. Cette variation d’échelle rappelle que la mise en page n’est pas seulement une organisation plane. Elle dépend aussi de la distance du lecteur, de la lumière sur le papier et de la portion qu’il choisit de déployer. Le même objet peut ainsi se lire comme poème, comme image et comme séquence.
Cette œuvre demeure intéressante pour qui travaille aujourd’hui le design éditorial, précisément parce qu’elle ne confond pas nouveauté formelle et effet décoratif. Le format inhabituel répond à une intention lisible : faire sentir le déplacement et donner aux couleurs un rôle actif dans la lecture. Cendrars et Delaunay composent un livre où la page cesse d’être une fenêtre neutre. Elle devient un espace partagé, traversé par des voix différentes. En le dépliant, le lecteur ne découvre pas seulement la suite du texte : il met la composition en mouvement.